Le Club des Hachischins

♥️ARTISTIC♥️

Paris est une ville pleine de surprises, et nombre d'hôtels particuliers recèlent des trésors cachés.

J'ai la chance d'avoir dans mes relations proches un féru de découvertes artistiques, professeur d'histoire et conférencier spécialisé dans les visites de Paris. C'est sur son instigation que nous avons visité lundi dernier 

l'hôtel de Lauzun sur l'île Saint Louis, une merveille de patrimoine historique, avec un décor  en partie préservé.

Situé le long du  quai d'Anjou, sur la rive nord de l'île Saint-Louis, ce vieil hôtel particulier est reconnaissable aux gouttières en forme de dauphins qui encadrent sa façade.
Bâti en 1658 par le fils d'un cabaretier, Charles des Bordes-Groïn, sur l'île aux vaches, appelée ainsi car il n'y avait que des pâturages et des entrepôts, jusqu'à ce que que Louis XIII puis Louis XIV n'autorisent  les notables à y construire leur demeures.

Par une heureuse et rare fortune, l'hôtel n'a que très peu changé depuis sa construction, et il a conservé une grande partie de ses riches décors intérieurs. 
« C'est peut-être à Paris la seule maison qui donne encore une idée de l'habitation d'un homme de qualité au XVIIe siècle. »
La citation est de M. P. Pâris, elle date de 1864, mais aujourd'hui encore cette belle demeure conserve ses ors et nous replonge dans son passé mystérieux.

L'hôtel de Lauzun a abrité au fil du temps des personnalités historiques, comme le sulfureux duc qui lui a laissé son nom, la petite-nièce du cardinal Mazarin et le marquis de Richelieu

La renommée du lieu lui vient pourtant d'un étrange club qui y tint ses réunions pendant trois ans, entre 1843 et 1846, le Club des Hachishins,dans lesquels artistes et personnalités de l’époque avides de sensations expérimentaient les « Paradis Artificiels ».  

 Le Club fut fondé en 1844 par le psychiatre Jacques-Joseph Moreaude Tours, un des premiers à analyser scientifiquement le pouvoir psychotrope du haschisch. 

 Afin de mieux comprendre ses effets, Moreau décide de ramener du cannabis d'Egypte où il a eu l'occasion de voyager et de se livrer avec des cobayes volontaires à des soirées expérimentales.

Dans son ouvrage fondamental, "Du haschisch, des rêves et de l’aliénation mentale" (1845), Moreau décrit les effets psychologiques et intellectuels du cannabis qu’il a observés sur lui-même et les membres du Club, et établit un lien entre ces hallucinations volontaires et le délire des aliénés. 

Très discuté, il apparaît aujourd’hui comme un pionnier de la psychiatrie expérimentale. 

 Réunis sous une forme de salon, les cobayes volontaires du Dr Moreau ingèrent du cannabis sous forme de confiture sucrée nommé Dawamesk, une matière verdâtre, mixture de haschisch, cannelle, clous de girofle, muscade, pistache, sucre, jus d’orange et de beurre.

Les peintres Honoré Daumier et Eugène Delacroix ou les écrivains, Théophile Gautier,Gérard de Nerval, Gustave Flaubert, Alexandre Dumas, Honoré de Balzac et Charles Baudelaire; tous furent visiteurs occasionnels ou réguliers du club.

Les séances de consommations de Dawamesk étaient surnommées par les membres du club les Fantasias. Elles avaient toujours lieu sous le contrôle de participants à jeun, les "voyants" pour reprendre l'expression de Théophile Gautier, pour éviter toute tentative de défenestration, ou de comportement par trop erratique aux illustres membres !


"Un des membres du club, qui n’avait pas pris part à la voluptueuse intoxication afin de surveiller la fantasia et d’empêcher de passer par les fenêtres ceux d’entre nous qui se seraient cru des ailes, se leva, ouvrit la caisse du piano et s’assit. Ses deux mains, tombant ensemble, s’enfoncèrent dans l’ivoire du clavier, et un glorieux accord résonnant avec force fit taire toutes les rumeurs et changea la direction de l’ivresse." 

Gautier raconte d’ailleurs ses premières expériences dans un feuilleton daté de juillet 1843 intitulé« Le Haschich », il y décrit les effets de cette drogue en trois phases : l’hyperesthésie des sensations, en particulier auditives, la dilatation du temps, et enfin l’apparition de figures grotesques.


Je vous recommande la lecture de cette nouvelle frappante, merveilleusement écrite. Je doute toutefois que Gautier n'ait ingéré 

que du cannabis pour avoir des hallucinations aussi précises et fantasmagoriques !


Théophile Gautier 

" Le Club des Hashischins"


Baudelaire habita pendant quelques mois au second étage un petit appartement donnant sur le quai et dont le loyer annuel était de 350F. 

C'est dans ce lieu, sur l'île Saint-Louis, face à la Seine, que lui vint le poème Invitation au voyage. 

 La communauté artistique et intellectuelle de l'époque ne tomba cependant pas dans le piège de la drogue et Gautier écrivit en 1846 

la conclusion de leurs expériences : 

 « Après une dizaine d’expériences, nous renonçâmes pour toujours à cette drogue enivrante, non qu’elle nous eût fait mal physiquement, mais le vrai littérateur n’a besoin que de ses rêves naturels, et il n’aime pas que sa pensée subisse l’influence d’un agent quelconque. » 

Théophile Gautier


Je vous laisse découvrir cet endroit hors du temps, avec quelques photos, et les mots de Théophile Gautier, que je ne saurai égaler !

       "J’arrivai dans un quartier lointain, espèce d’oasis de solitude au 

       milieu de Paris, que le fleuve, en l’entourant de ses deux bras, 

       semble défendre contre les empiétements de la civilisation, car 

       c’était dans une vieille maison de l’île Saint-Louis, l’hôtel         

       Pimodan, bâti par Lauzun, que le club bizarre dont je faisais partie         depuis peu tenait ses séances mensuelles, où j’allais assister pour         la première fois."



"Autant que je pouvais le distinguer, à la pâle lueur qui tombe         toujours, même du ciel le plus obscur, la cour que je traversais était entourée de bâtiments d’architecture ancienne à pignons aigus ; 

je me sentais les pieds mouillés comme si j’eusse marché dans une prairie, car l’interstice des pavés était rempli d’herbe. Les hautes fenêtres à carreaux étroits de l’escalier, flamboyant sur la façade sombre, me servaient de guide et ne me permettaient pas de m’égarer."

"Le perron franchi, je me trouvai au bas d’un de ces immenses escaliers comme on les construisait du temps de Louis XIV, et dans lesquels une maison moderne danserait à l’aise. — Une chimère égyptienne dans le goût de Lebrun, chevauchée par un Amour, allongeait ses pattes sur un piédestal et tenait une bougie dans ses griffes recourbées en bobèche.Des tableaux, la plupart sans cadres, copies des chefs-d’œuvre de l’école italienne et de l’école espagnole, tapissaient les murs, et tout en haut, dans l’ombre, se dessinait vaguement un grand plafond mythologique peint à fresque."

"En entrant là, on faisait un pas de deux siècles en arrière. Le temps, qui passe si vite, semblait n’avoir pas coulé sur cette maison, et, comme une pendule qu’on a oublié de remonter, son aiguille marquait toujours la même date.

Les murs, boisés de menuiseries peintes en blanc, étaient couverts à moitié de toiles rembrunies ayant le cachet de l’époque ; sur le poêle gigantesque se dressait une statue qu’on eût pu croire dérobée aux charmilles de Versailles. Au plafond, arrondi en coupole, se tordait une allégorie strapassée, dans le goût de Lemoine, et qui était peut-être de lui.

Le salon est une énorme pièce aux lambris sculptés et dorés, au plafond peint, aux frises ornées de satyres poursuivant des nymphes dans les roseaux, à la vaste cheminée de marbre de couleur, aux rideaux de brocatelle, où respire le luxe des temps écoulés.

Des meubles de tapisserie, canapés, fauteuils et bergères, d’une largeur à permettre aux jupes des duchesses et des marquises de s’étaler à l’aise, reçurent les haschischins dans leurs bras moelleux et toujours ouverts."

"Je regardai alors au plafond, et j’aperçus une foule de têtes sans corps comme celles des chérubins, qui avaient des expressions si comiques, des physionomies si joviales et si profondément heureuses, que je ne pouvais m’empêcher de partager leur hilarité. — Leurs yeux se plissaient, leurs bouches s’élargissaient, et leurs narines se dilataient : c’étaient des grimaces à réjouir le spleen en personne. Ces masques bouffons se mouvaient dans des zones tournant en sens inverse, ce qui produisait un effet éblouissant et vertigineux."

Théophile Gautier



Les paradis Artificiels ont aussi inspiré un célèbre parfumeur ...


Dawamesk de Guerlain

à l'origine nommé Kriss et créé en 1942 par Jacques Guerlain. Rebaptisé Dawamesk en 1945.

Flacon en cristal de Baccarat.

Notes de tête : lavande, bergamote, fleur d'oranger, violetteNotes de cœur : jasmin, rose, ylang-ylang, muguet, sauge, cannelle, cuir et notes animales.Notes de fond : fève tonka, mousse de chêne et musc

L’hôtel de Lauzun a été en grande partie restauré entre la 2e moitié du XIXe siècle et l’Entre-deux-guerres. Il appartient depuis 1928 à la Ville de Paris et abrite l'IEA, un centre de recherches dans le domaine des sciences humaines et sociales. 

Visites guidées sur rendez-vous certains jours de l'année.


Article précédent


  • QmNsEZxiUYXAlKBC le

    tZAIoGKbBmYSUO

  • cQlSvOEVhnu le

    lPRwsuIJfCgbBd


Laissez un commentaire